L’accord de libre échange entre les Etats-Unis et la Jordanie a été signé en 2000 et appliqué en 2001. La question du respect des normes du travail est directement intégrée à l’accord et fait l’objet d’un article spécifique (article 6). Il s’agit du premier accord commercial américain intégrant directement une clause sociale dans le contenu même de l’accord. Jusqu’alors, cela faisait l’objet, comme dans l’ALENA, d’un accord spécifique en marge de l’accord commercial proprement dit.
Cet accord de libre-échange prévoit que chaque partie doit s’assurer que les lois nationales soient en conformité avec les normes du travail internationalement reconnues et mentionne explicitement les conventions de l’OIT et plus particulièrement la déclaration sur les principes et droits fondamentaux au travail.
Lorsqu’une partie considère que l’autre partie ne respecte pas ses engagements, elle peut faire une demande de consultation. Si les deux parties ne trouvent pas de solutions dans un délai de 60 jours, la question est transmise à un comité joint (joint committee). Un panel est alors constitué, se formant de trois personnes : une personne nommé par chacune des parties et une personne nommé par les deux parties et faisant office de modérateur. Le panel a alors 90 jours pour présenter aux deux parties un rapport montrant si l’une des parties a manqué à ses engagements et proposant un moyen de résoudre le conflit. Après la présentation du rapport, le comité joint a 30 jours pour trouver une solution. Si aucune solution n’est trouvée, la partie subissant un préjudice peut alors «prendre toute mesure appropriée et proportionnée ».
Le mécanisme de résolution des différents est commun à toutes les dispositions de l’accord et inclut donc l’article 6 portant sur les engagements des parties en terme de travail.
L’accord est souvent cité comme un exemple de possibilité d’intégration efficace d’une clause sociale dans un accord commercial. Bhagwati (2001) dénonçait d’ailleurs une telle clause en considérant qu’elle pourrait servir de « modèle » pour d’autres accords, et in fine, à lever les objections à inclure une telle clause dans les règles de l’OMC.
Il semble toutefois trop tôt pour en évaluer les effets réels et beaucoup d’auteurs mettent en avant les obstacles qui empêchent une pleine application de l’accord.
- Les obstacles à une pleine application de l’accord
Selon Elliott (2003), l’objectif premier de l’accord de l’intégration d’une clause sociale dans l’accord de libre-échange semble être de trouver un « mécanisme commerce-travail politiquement acceptable » permettant l’adoption de l’accord dans son ensemble. Selon l’auteur, s’il est clair que l’article 6 est utile dans la mesure où il apporte un précédent appuyant l’idée de l’importance des normes du travail, il n’est pas clair qu’il permette une amélioration significative de l’application de ces normes.
Le principal risque viendrait du langage « vague » de l’article 17 portant sur les mécanismes de résolution des différends. L’auteur insiste sur le caractère très général de l’article 6 sur le travail, et considère qu’il est très peu probable qu’un différend lié aux obligations des parties en terme de respect des normes du travail arrive jusqu’au stade de la sanction. La plupart des paragraphes de l’article 6 précise uniquement que chacune des parties devait « s’efforcer » de s’assurer à ce que les lois nationales soient en adéquation avec les « normes du travail reconnues internationalement ». L’accord prévoit par ailleurs le respect de la souveraineté des Etats en matière de régulation sociale.
La difficulté d’imposer des sanctions est par ailleurs confirmé par Trebilcock & Howse (2005, p578) qui affirment que les Etats-Unis et la Jordanie se seraient mis d’accord par lettre sur le fait que les différends ne conduiraient pas à des sanctions.
L’AFL-CIO, le syndicat américain qui fut l’un des principaux promoteurs de l’intégration de cette clause sociale, regrette, par la voix de son président John J. Sweeney, que malgré « des centaines de violations des droits de travailleurs clairement documentées, aucun pays n’ait jamais testé les mécanismes d’application contenus dans l’article sur les dispositions liées au travail, et que les gouvernements se soient engagés à ne pas y avoir recours». (
Cependant, malgré le fait que les deux parties se soient engagées à ne pas avoir recours aux sanctions, il est clair que l’accord en lui-même autorise cette possibilité (Bolle 2001), et que l’échange de lettres entre les deux administrations n’ayant en rien altéré le texte de l’accord, peut ne pas engager les futures administrations américaines (Solidarity Center 2005).
- Des mécanismes incitatifs ? l’exemple des conditions de travail dans les zones industrielles qualifiées (« QIZs »)
La Jordanie a connu au cours des dernières années une augmentation significative de ses activités industrielles, notamment grâce à l’établissement des zones industrielles qualifiées (« QIZs ») israélo-jordaniennes. Dans le contexte de la mise en place de l’accord de libre-échange Etats-Unis Jordanie, la condition des travailleurs dans ces zones a suscité l’intérêt des ONG et du mouvement syndical américain. En mai 2006, le National Labor Committee, une ONG américaine, publiait un rapport dénonçant le travail forcé et les mauvaises conditions de travail dans cette zone (NLC 20006). En Septembre, l’AFL-CIO et l’Association nationale du textile demandait au gouvernement américain de lancer une procédure de règlement des différends en conformité avec l’accord de libre-échange Etats-Unis – Jordanie. Cette plainte mettait en avant le non-respect des normes internationales, ainsi que l’incapacité de l’Etat à faire appliquer sa législation sociale.
Il est impossible de dire si l’augmentation des activités industrielles suite à l’adoption du traité de libre-échange a détérioré les conditions de travail, notamment dans les QIZs. Certains pourraient considérer que la clause sociale n’a pas empêché de constater 5 ans après la mise en place de l’accord des cas de violations flagrantes des droits fondamentaux des travailleurs. Mais il est également possible que l’accord ait permis une sensibilisation plus grande des ONG et syndicats ayant provoqué une réaction des autorités.
En effet, la réponse des gouvernements américain et jordanien fut rapide. En septembre 2006, le gouvernement de Jordanie signait avec USAID un programme de formation sur le droit du travail comportant un programme spécifique sur les conditions de travail dans les QIZs. Le gouvernement a procédé à des fermetures d’usines et à des inspections et lancé un plan d’action comportant des réformes légales (augmentation du salaire minimum au 1er janvier 2007, réforme du code du travail (Ministère du Travail Jordanien, 2007).
Le département du Commerce américain a noté suite au rapport du NLC une baisse des importations jordaniennes de matériel (Elis 2008). Les autorités jordaniennes ont consécutivement pris de nouvelles mesures pour améliorer les conditions de travail dans les QIZs. Le NLC reconnaît les améliorations tout en restant vigilant sur l’application des nouvelles dispositions (NLC 2007).
Le gouvernement pour sa part a refusé de lancer la procédure de résolution des différends dans cette affaire mais a choisi de financer le gouvernement jordanien pour lui permettre d’assurer une amélioration des conditions de travail (NLC 2007b).
Cette affaire ne permettra donc pas de voir si le mécanisme de résolution des différends constitue un cadre adéquat pour permettre le respect des normes internationales du travail. Néanmoins, on peut supposer que les réactions américaines et jordaniennes n’auraient pas été les mêmes en l’absence d’une telle clause.
Bibliographie
Bhagwati, J. (2001), “The
Bolle, M.J. (2001), “Jordan-US Free Trade Agreement: Labor issues”, CRS Report for Congress, RS20968
Eliott, K.A. (2003), « Labor Standards and the Free Trade Area of the
Ellis, K. (2008), “
Ministère du Travail Jordanien (2007), “Labor Compliance in
NLC (2006), “U.S.-Jordan Free Trade Agreement Descends into Human Trafficking and Involuntary Servitude”, National Labor Committee
NLC (2007), “US – Jordan Free Trade agreement: Progress on Worker rights but much remains to be done”, National Labor Committee
NLC (2007b), “USAID to oversee Jordan Labor reform, talks under FTA unlikely”, National Labor Committee
Trebulicock & Howse (2005), “Regulation of International Trade”, Routledge; 3rd edition (November 2005)

