Amérique Latine, un espoir complexe
Les évolutions en Amérique Latine sont fondamentales. Elles posent des jalons qui seront cruciaux pour l’avenir de la Gauche au niveau international. La dynamique est réelle. Ce continent a été la principale victime de l’idéologie libérale et les politiques économiques imposées par le FMI aux pays d’Amérique Latine ont accéléré les crises, ont accentué lamentablement les inégalités sociales et économiques. La corruption d’une classe politique largement décrédibilisée finissait de convaincre les peuples de l’exigence de changement. Ces crises sociales à répétition, les politiques d’ajustement structurel n’avait qu’accentuer des fractures pré-existantes au sein des sociétés sud-Américaines. Ces discriminations sociales, culturelles et territoriales héritières de la colonisation et de ce qui en avait suivi. La crise argentine de 2001 marquait cependant un tournant. Jamais l’absurdité d’une politique économique n’avait eu aussi rapidement des conséquences sociales explosives. La révolte du peuple était devenu inéluctable.
Le début des années 2000 marquait donc le début de victoires électorales de la Gauche ou du camp réformiste. Brésil, Argentine, Venezuela, Uruguay, Costa Rica, Chili, et plus récemment Bolivie ou Pérou. Le Mexique a également de bonnes chances de basculer à Gauche. Seule la Colombie fait office d’exception en réélisant largement Uribe, symbole d’une Droite dure, cette situation s’expliquant largement par la situation de violences politiques et de guerre civile.
Une gauche diverse
Ne sous-estimons cependant pas les divergences. Lula au Brésil et Morales en Bolivie viennent du mouvement syndical, leurs partis ne sont pas membres de l’Internationale Socialiste. Kirchner en Argentine est issu du Parti péroniste, le même que Carlos Menem qui avait pourtant mené une politique ultra-libérale il y a quelques années. Chavez au Venezuela est le symbole d’une gauche populiste, parfois autoritaire. Tabaré Vasquez en Uruguay, Michele Bachelet ou Alan Garcia au Pérou représentent une gauche plus traditionnelle, leurs partis sont membres de l’Internationale Socialiste. Ces gauches sont diverses et l’unité de l’Amérique Latine n’ira pas de soit, tant les contradictions sont fortes.
La lutte contre les inégalités, fondement de la gauche sud-américaines
Malgré tout, on retrouve partout des fondements communs. La réduction des inégalités est une priorité pour tous ces gouvernements. Le camp réformiste n’a de toutes façons pas le choix. Les fractures ethniques et sociales héritées de la colonisation se sont accentuées avec la toute-puissance américaine dans la région. Partout sur le continent, quelque soient les outils utilisés, la lutte contre les inégalités qu’elles soient économiques, sociales, territoriales ou culturelles constitue la priorité des gouvernements de Gauche. Lula a été porté par le Mouvement des sans-terres contestant justement une répartition des terres parmi les plus inégalitaires du Monde. La manne pétrolière sert à Chavez à mettre en place des politiques sociales. La lutte contre les inégalités et les discriminations constituaient la priorité de la candidate Bachelet.
Un mouvement social fort
Un des enseignements forts des victoires sud-américaines est que le mouvement social a toujours joué un rôle central dans les mobilisations, les victoires, et les transformations qui en résultèrent. On ne rappelle plus les liens entre le Parti des travailleurs de Lula et le forum social mondial de Porto Allegre. Morales, le « petit frère bolivien », est directement issu du mouvement syndical paysan. Ce sont la révolte populaire qui a poussé Kirchner au gouvernement. Les forces sociales ont du fait de ces situations un rôle particulier à jouer dans les politiques de transformation.
Sortir des dépendances économiques
La question des ressources naturelles prend sur ces questions un relief particulier. La nationalisation du gaz en Bolivie par le nouveau président Evo Morales a fortement marqué les esprits. Elle est le révélateur d’une politique forte et partagée par d’autres gouvernements sud-américains : la volonté de sortir de toute forme de dépendance économique. Le bénéfice de l’exploitation du Gaz bolivien était maximal pour quelques grandes multinationales, qui avaient bénéficié d’une situation politique confuse et du dogmatisme libéral imposant une privatisation rapide. Le pays s’enrichissait mais pas sa population, notamment indienne, victime d’une double discrimination économique et culturelle.
Une lecture trop rapide de ce cas d’exemple assimilerait la politique de Morales à un combat « contre l’impérialisme américain ». N’oublions pas que les premières entreprises propriétaires du gaz bolivien étaient brésiliennes et espagnoles. C’est de toutes les dépendances que souhaitent s’affranchir les progressistes sud-américains, y-compris européenne.
Une politique européenne à revoir
Car par ailleurs, et il faut le regretter, la politique européenne ne s’est guère distinguée de la politique américaine. Les accords bilatéraux de libre-échange avec les Etats-Unis signés par un grand nombre de gouvernements sud-américains n’en finit pas de semer la zizanie entre une gauche dite « sociale-démocrate » et une gauche qui serait plus « radicale ». Ce débat pouvait être relevant s’il existait une réelle alternative et si la coopération commerciale avec l’UE notamment se basait sur d’autres principes. Or, l’Union Européenne a fait pire que cela en matière commerciale, notamment en étant le premier acteur à pousser à la libéralisation des services, y compris public. Cela pour favoriser l’expansion de nos monopoles publics ou privés de services publics, que cela soit EDF pour l’électricité ou Vivendi pour l’Eau. Logiquement, sortir des dépendances fut également la reprise du contrôle public de l’eau ou de l’électricité en Argentine, dénonçant les sous-investissements et les tarifs exorbitants imposés par nos compagnies de « service public » européennes.
Sortir de l’endettement
Sortir des dépendances, c’est également la volonté de mettre fin au problème de la dette qui a emprisonné les peuples sud-américains. Les gouvernements argentins, uruguayens ou brésiliens l’ont bien compris. Dans le cas de l’Amérique Latine, la dette fut le poison qui a permis au FMI, à la Banque Mondiale et aux Etats-Unis d’imposer les politiques libérales, d’austérité sociale qui n’ont fait que renforcer les inégalités. La réappropriation des ressources doit permettre à ces pays de mettre fin à cette dette, dans bien des cas illégitime car concoctée par les dictatures passées. C’est toute la contradiction auxquels doivent par ailleurs faire face les gouvernements. Le cas brésilien est particulièrement criant : satisfaire les besoins sociaux criant ou se sortir d’une dépendance de long-terme. Il faut dégager des moyens toujours plus important. Ou affirmer sa souveraineté en s’accordant le droit de ne pas rembourser provisoirement comme l’a montré l’exemple argentin. Et les pays n’ont d’autres choix que d’utiliser des outils divers pour trouver ses ressources qui permettront de sortir de la dépendance financière : exploitation et réappropriation des ressources naturelles dans les cas vénézueliens et boliviens, politique commerciale tournée vers l’exportation agricole pour le Brésil, mais aussi à moyen-terme stratégie de spécialisations industrielles.
Une nécessaire mais complexe intégration régionale
Cette logique montrera très vite ces limites et il sera urgent de construire de réelles solidarités sud-américaines, une logique de coopération se substituant à la logique de compétition qui n’a cessé d’exister au sein même du sous-continent. La politique commerciale brésilienne ou argentine peut fragiliser les économies de petits pays voisins. La logique vénézuélienne est également porteuse de dangers car créatrices de divisions au sein de la gauche. Au nom de l’anti-impéralisme américain, le Venezuela paye au prix fort son influence, utilisant le pétrole comme une arme politique. Les accords commerciaux avec les Etats-Unis constitueraient un préalable selon Chavez à toute coopération régionale. En posant le débat en ces termes, Chavez enterre l’idée d’intégration régionale. La question est moins celle-là que celle de la nécessité de construire une politique commerciale coordonnée, qui serait alors suffisamment forte pour se défaire de la dépendance américaine, comme l’ont montré le vif débat entre les Etats-Unis et le Brésil sur la question de la zone de libre-échange des Amériques. Au sein de cet ensemble pourront se construire les alternatives.
Car l’intégration régionale ne devra pas être qu’économique. Les pays sud-américains pourront se servir de l’expérience européenne. Si l’intégration économique peut être un déclencheur, il est nécessaire de construire des coopérations sociales, des régulations politiques. D’autant plus nécessaire que les réalités de l’Amérique Latine sont diverses. La Communauté Sud-Américaine des Nations peut servir de base à ces coopérations. Pour l’instant, cette instance créé en décembre 2005 pâtit des confrontations entre alliances sous-régionales (CAN, MERCOSUR, TCP) et les contradictions internes. Poser ces difficultés en terme de crise de leadership régional, d’affrontement idéologique entre Chavez et Lula est réducteur. Il faut saisir les complexités régionales, insister sur la convergence des objectifs politiques. Les moyens différeront. C’est aussi cela qui fait la force de l’expérience sud-américaine, car ces différences permettent d’explorer des voies nouvelles (l’expansion des coopératives, la reprise des entreprises par les travailleurs, les formes d’échanges se substituant au seul commerce marchand…).
Rémi Bazillier
2 comments:
C'est dommage, si j'avais su que tu descendais dans le 06, je t'aurais dit de saluer quelques amis de notre part (amical salut à FX s'il passe par ici :-)).
En parlant d'Amérique latine, je crois qu'il y a des élections très prochainement (ce week-end?) en Equateur et que là aussi, le pays pourrait basculer à gauche. Plus d'infos et une petite analyse sur la situation locale...?
Acertado análisis.
Un saludos fraterno y socialista desde Chile
Jorge
Post a Comment